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… Avec le parfumeur

Une passion devenue savoir-faire :
le parfum artisanal

Artiste éclectique, Francesco Maria Betti a longtemps travaillé en Italie dans le milieu de la mode et du design en tant que Directeur Artistique et photographe. Il quitte Milan en 2009 pour venir vivre à Paris et y développer une passion qui remonte à l’adolescence : le parfum.

Quelle est l’odeur la plus ancienne dont vous vous rappelez ?
Aussi loin que je me souvienne, ce parfum du lait chaud, du “latte caldo”, une odeur doublée d’une sensation partagée par beaucoup d’entre nous, je crois. D’autres odeurs liées à mon enfance romaine sont ancrées dans ma mémoire. Celles, pas très agréables, du chlore et du vestiaire de la piscine, découvertes vers l’âge de 6 ans. Aussi celle, beaucoup plus belle, de la poussière de la rue mouillée par les premières gouttes d’une pluie d’orage, une odeur fugace enregistrée un jour de printemps, en allant chercher du pain chez le boulanger.

Votre goût pour les parfums est né quand et où ?
À l’âge de 14 ans, mes parents m’ont offert un flacon d’eau de toilette “Eau Sauvage” de Christian Dior. Ensuite, pendant les trois années suivantes, pour mon anniversaire et à Noël, j’ai voulu la même bouteille en cadeau, avec le même éblouissement. Jusqu’à ce qu’en l’ouvrant, un jour, je ne reconnaisse plus “mon” parfum. L’odeur était différente, la réaction à la peau aussi. J’ai compris plus tard le pourquoi de cette déception : la formule avait changé… J’ai cherché de nouveaux parfums, sans (re)trouver le même plaisir, les mêmes sensations. “L’Autre”, l’eau de toilette de Diptyque, est le dernier parfum signé d’une grande marque que j’ai quand même adopté un temps.

« À l’âge de 14 ans, mes parents m’ont offert un flacon d’eau de toilette »

En 2010, vous avez cherché à fabriquer “votre” parfum…
J’avais trouvé des ouvrages de référence d’artisans parfumeurs des XVIIIe et XIXe siècles, comme “Le nouveau manuel complet du parfumeur” de François Malepeyre ou “Le manuel du parfumeur” de Mme Celnart. Puis les ingrédients dont ils parlaient – pétales de fleurs, ambre, résine, encens – que j’ai commencé à assembler, mélanger. J’avais l’impression d’être un alchimiste (rire). En appliquant le savoir-faire de grands maîtres du passé, j’ai développé une passion personnelle, assez égoïste au départ : le parfum artisanal.

Avec quel résultat ?
Une eau de toilette que j’appelle “Mon jardin fleuri”. Elle reproduit les odeurs du jardin de l’école voisine de la maison de mes parents à Rome, avec une dominante de tubéreuse. Fabriquer un parfum entièrement naturel comme celui-ci réclame au minimum 6 semaines, dont 4 d’affinage. Mon désir de devenir artisan parfumeur est née de cette création. J’ai enfin franchi le pas en 2013, ma gamme actuelle d’eaux de toilette est le fruit de quatre ans de travail.

« Fabriquer un parfum entièrement naturel réclame au minimum 6 semaines, dont 4 d’affinage »

D’où vient votre inspiration ?
Avant tout d’abord de mes souvenirs et des sensations qui y sont associées. Elle puise également dans le pouvoir suggestif de figures littéraires (Cordelia, la fille du Roi Lear), de lieux (les plages de la Côte Amalfitaine) ou d’airs d’opéra (Un dì felice, de la Traviata de Verdi). Des choses qui vont au-delà du visible ou du palpable. Un parfum doit être, d’ailleurs, autant corporel que spirituel.

Par quel processus créatif se traduit cette démarche ?
Il est très succinct au départ. Une idée de parfum germe, je note tout d’abord sur papier les quatre à cinq ingrédients dont la combinaison la traduiraient. Puis je laisse de côté cette “graine”… Elle pousse, ou pas. Si elle remonte à la surface, je l’approfondit, complexifie ma réflexion avec pour but de concevoir une fragrance équilibrée, mais aussi mystérieuse, non identifiable au premier nez. Ensuite, une fois cette première alchimie aboutie, j’effectue des tests sur peau et affine l’assemblage. En moyenne, il me faut de 6 mois à un an pour aboutir au résultat escompté.

« Un parfum doit être, d’ailleurs, autant corporel que spirituel. »

Comment travaillez-vous ? Avec quelles matières premières ?
Principalement des huiles essentielles et des absolues de fleurs, puis des macérations d’alcool de résine, de l’ambre, de l’encens. Et enfin des extraits technologiques type CO2, qui respectent l’intégrité des composés aromatiques des plantes. Ce souci de produits naturels se prolonge d’ailleurs jusqu’aux emballages, chaque parfum étant livré dans un petit sac en tissu de lin. Seuls les flacons sont de fabrication industrielle.

Quelles valeurs portent votre marque ?
Deux, essentiellement. Elle est 100% naturelle, comme je viens de l’expliquer, et artisanale pour donner vie à des parfums uniques, qui évoluent dans le temps. Ils ne sont jamais les mêmes d’un millésime à l’autre, contrairement aux parfums de grandes marques que le recours aux molécules de synthèse a, à mon goût, trop standardisé.

« Je travaille exclusivement avec des
huiles essentielles et des absolues de
fleurs, des macérations à l’alcool de
résine, de l’ambre, de l’encens,
des extraits type CO2 »

Les parfums FMB ont-ils une signature olfactive ? En quoi sont-ils singuliers ?
S’il y en avait une, ce serait dans l’absolu sauge/menthe/citron. Mais je ne le veux pas. Mon souhait est que mes parfums expriment la personnalité de ceux qui les achètent. Qu’ils s’adaptent à leur peau, sans la dominer. Ils ont par contre un dénominateur commun, la présence d’une tonalité aromatique : sauge, lavande, livèche, etc. Leur singularité tient à leur persistance, leur tenue. Ils réagissent et évoluent pendant 12 heures. Ils finissent par raconter une histoire, celle de la journée de celui qui les porte. Tout cela leur donne, je crois, de l’audace.

S’inscrivent-ils dans une tendance ou un mouvement artistique ?
Je veux revenir à des produits artisanaux, humains, non standardisés, ayant un caractère marqué. Ce n’est pas original en soi, ce mouvement est partagé par de plus en plus de gens aujourd’hui. Mes parfums s’inscrivent aussi dans un travail artistique personnel. Je suis photographe, et je fais des performances autour d’un concept qui donne son nom à ma dernière exposition de photos “La contradiction et l’équilibre”. Comme mes photos, mes parfums veulent exprimer de façon harmonieuse les sensations multiples, parfois contradictoires, qui nous animent.

À travers vos parfums, qu’espérez-vous apporter au final à vos clientes et vos clients ?
Du plaisir avant tout. Plaisir de la peau et de l’esprit. Cela semble très simple sur le papier, c’est finalement beaucoup très complexe. À l’image, je l’espère, de mes parfums…

« Je veux apporter du plaisir
avant tout. Plaisir de le peau
et de l’esprit »

Interview réalisée le 24 février 2017
à , 60 rue de la Jonquière, Paris XVIIe
Texte : Jean-Christophe Vignaud